Prix Entrepreneure Responsable : le parcours de Noémie Briand, lauréate 2017

Le Prix Entrepreneure Responsable (PER) a été créé en 2010 par Professional Women’s Network (PWN) Paris, le 1er réseau de femmes cadres dirigeantes. Ce prix promeut à parts égales l’entrepreneuriat féminin et l’impact sociétal, social et/ou environnemental. La lauréate de l’année est accompagnée par une équipe d’expertes pour le bon développement de son entreprise, avec notamment du coaching sur-mesure par des expertes de la communication, du management, du leadership, du droit ou des techniques commerciales.

Peuvent candidater les femmes qui ont créé ou co-créé depuis moins de cinq ans une entreprise implantée en France, plaçant les enjeux d’économie responsable au cœur de sa stratégie.

Lucile Gubler est membre active de PWN Paris, et notamment du Think Tank « Femmes et ambition » piloté par Patricia Wyckhuys, sous la houlette de Corinne Hirsch, membre du Board de PWN. Elle nous livre, sous forme de parcours de vie, l’interview de Noémie Briand. Ce portrait ouvre une série consacré à des femmes inspirées et inspirantes qui contribuent à changer le monde. 


Noémie Briand a installé son atelier dans le quartier des joailliers à Paris. Elle y travaille seule, mais pour rien au monde elle ne raterait le café de 8h30 dans un bistrot du 9e arrondissement, pour démarrer la journée, avec ses collègues … tous masculins.

 
Comment devient-on joaillière ? 

Le métier de Noémie lui vient de loin ! Née dans une famille d’enseignants proche de la nature, elle a toujours aimé le contact tactile avec la matière : travaillé le bois, sculpté la glaise du jardin pour en faire des pots. Ses parents, très attentifs, ont partagé ce goût : son père plus axé sur le bricolage, sa mère sur la couture et les travaux fins. Ils lui ont offert des cours de dessin et de sculpture. A huit ans, elle fait sa première expérience d’envergure : de retour d’un voyage à Nice où elle avait assisté à la préparation d’un parfum, elle coupe tous les rosiers du jardin familial et met les pétales à macérer. Le jardin dévasté fut son seul résultat, mais elle savait qu’à la prochaine occasion, elle irait de la même façon au bout de son désir. A 18 ans, elle s’inscrit en arts plastiques, en parallèle de la faculté d’histoire-géographie.  

C’est à la faveur d’un bilan d’orientation, qu’elle découvre dans une liste de métiers le terme « joaillier ». Ce mot, associé au joyau et au jeu, la transporte : elle s’est trouvée !

En France, le compagnonnage en joaillerie n’est pas encore accessible aux femmes, alors qu’il l’est dans d’autres domaines. Qu’à cela ne tienne ! Noémie fréquente l’école de Joaillerie de Bruxelles et effectue un contrat d’apprentissage. Avec 3h de cours par semaine, elle passe l’essentiel de son temps chez son patron qui lui apprend le métier, du dessin à la main jusqu’au travail de la matière - pierre, métal, perles - en passant par la réalisation du prototype en pierre. Elle termine sa licence d’histoire et passe un master d’enseignement du français - langue étrangère.

De retour à Paris, Noémie s’inscrit à un cours d’émail à la mairie, y rencontre une gemmologue. Tout s’enchaîne : la gemmologue lui trouve son local, lui fait rencontrer un sertisseur qui incruste les pierres. Un an après, à 26 ans, elle franchit le pas et crée son entreprise. Ses amis et proches commencent à se marier : elle conçoit et réalise leurs bagues et alliances. Six mois après son installation, peu avant Noël 2014, elle remporte le concours du Carrousel du Louvre. A défaut de faire des ventes, elle reçoit un grand nombre de visites. Le bouche à oreille fait son office. Mais elle est encore loin de l’indépendance financière ! 

Son cheminement ? Par impulsions, déclenchées par des rencontres qui la placent sur une voie insoupçonnée. L’une d’elles, majeure, est liée au prix PER dont Noémie découvre l’existence par les réseaux sociaux. Ces mots résonnent comme une évidence pour elle qui évolue dans un milieu masculin, et ne jure que par l’éco-responsabilité. Elle dépose un dossier. Peu après, sa grand-mère disparaît. Le chagrin la paralyse et elle n’aboutit pas sa candidature. Ce sont les organisatrices du prix PER qui sont venues la chercher avec ces paroles fondatrices : « De la peine qui s’est emparée de vous, il faut faire une force, et l’utiliser pour aller au bout de votre désir profond. Car c’est une énergie qui nous est donnée, toute cette émotion ». Le processus est long, depuis le dossier comprenant une vidéo à partir de laquelle six candidates sont présélectionnées, jusqu'au dernier oral avec à la clé le vote public du jury. Il la couronne pour ses convictions, et parce que « tout était en place dans son projet et qu’il ne lui manquait pas grand-chose pour transformer l’essai ».

L’accompagnement dont elle bénéficie depuis lors lui a donné des ailes : un coaching  de Viviane de Beaufort, enseignante à l’ESSEC, une aide pour la réorganisation de l’identité visuelle de son site internet. Et surtout un soutien en vue des prochaines étapes, autant de montagnes à gravir pour certaines, à déplacer pour d’autres.

De quoi demain sera-t-il fait ?

Depuis le début 2018, Noémie a atteint un début de sérénité, notamment par l’autonomie financière. Premier constat : elle est allée au bout de sa capacité de travail, seule. Elle a besoin d’embaucher quelqu’un pour la fabrication. Ce qui lui permettra de dégager du temps pour développer l’éco-responsabilité dans la joaillerie. Sa production est déjà labellisée « Fairmined ». Créé par une ONG colombienne « Alliance for Responsible Mining », ce label a été promu pour la première fois en France par l’entreprise de joaillerie « Paulette à bicyclette », précédente lauréate du prix PER. Il certifie les conditions d’extraction des métaux (pas d’emploi d’enfants, égalité salariale pour les femmes et les hommes, sécurité sociale et retraite, pas de rejet de métaux lourds dans l’environnement, etc) et retrace tous les processus, depuis l’extraction jusqu’à la vente du bijou.

Or pour les pierres, tout reste à faire sur ce chapitre. Il s’agit de cartographier la terre entière pour déterminer l’origine intrinsèque de chaque pierre, le filon d’où chacune a été extraite. Cela permettra une vraie transparence du secteur. Le chantier est titanesque ! 

Noémie a un autre fer au feu : le concours du meilleur ouvrier de France qui, sait-on jamais, pourrait bien se décliner au féminin dans un futur proche ! L’épreuve se déroule sur un an – il s’agit de créer pour le 1er octobre 2018  un traîneau miniature tout en métal et entièrement démontable, avec le devant stylisé en tête de cerf, un intérieur capitonné et des portières qui s’ouvrent.  Sur la douzaine de candidats, on compte peu de femmes… La difficulté consiste à mener ce travail de précision et de création qui demande une concentration extrême sur le long terme, tout en continuant à gérer les affaires courantes de l’entreprise. Heureusement, Noémie peut compter sur sa famille et ses proches pour la soutenir psychologiquement. Elle est d’ailleurs très à l’écoute de leurs réflexions, a parfois l’impression qu’ils anticipent précisément ce qu’elle va avoir envie de développer, sans vraiment le savoir encore… Noémie est d’autant plus déterminée, qu’elle ressent les bienfaits de la complémentarité avec ses coachs et ses intimes, de cette intelligence collective qui participe à la co-construction de son idéal. 

Comment organiser sa vie avec des objectifs de cette envergure ?

Ce qui a le plus surpris Noémie – et sa famille aussi, c’est le temps absorbé par l’activité professionnelle, quand on est travailleur indépendant : les soirées et les week-ends y passent et c’est juste « normal ». Pourtant, créer un emploi représente à ses yeux une valeur suprême. Pour la comptabilité et les tâches administratives, elle se fait aider par des professionnels : pas question de se laisser submerger ! En revanche, Noémie ne délègue pas complètement. Elle aime comprendre, apprend sur le tas dans chaque domaine. Elle apprécie les bonnes relations avec ses co-équipiers, comme son photographe avec qui s’est créée une complicité féconde et agréable à vivre.

Ses journées sont réglées comme du papier à musique : après le sacro-saint café du matin avec les créateurs du quartier, Noémie est toute à sa cheville en bois, le petit établi sur lequel elle appuie ses avant-bras quand elle découpe, soude et polit. Après la pause déjeuner, elle passe le temps de la digestion à ses croquis, répond aux méls et aux messages téléphoniques, prend des rendez-vous. La fin de journée est à nouveau propice à la création. Mais elle reçoit aussi des clients. N’allez pas croire que ses journées sont monotones ! Ceci n’est que la trame, où viennent s’entrelacer les déplacements chez le sertisseur, à la douane pour faire poinçonner les bijoux, chez les détaillants de pierres.

Une constante : les idées viennent le soir, moment propice à la méditation. Sentir le calme et le silence autour de soi, ouvre un espace aux images qui affluent. Mais Noémie ne se précipite jamais pour les cueillir au vol : elle les laisse mûrir à leur rythme. Mieux vaut plusieurs séances de méditation sur une nouvelle création. Il faut de l’esprit dans toute réalisation manuelle. Sans quoi, elle ne rime à rien.

Vos relations avec vos clients ?

« Je vis une vraie histoire avec eux. Certains ont une idée précise de ce qu’ils souhaitent, apportent un dessin. D’autres se contentent de me raconter : leur relation avec celui ou celle qui recevra le bijou en cadeau, sa carnation, la couleur de ses yeux, son tempérament, ses goûts et sa façon d’être. Je ne pourrais réaliser aucun bijou sans être entrée dans la caverne d’Ali Baba des souhaits de mes clients. D’ailleurs, je ne les appelle pas vraiment mes clients. Depuis mes premières alliances, des bébés sont nés, je reçois des faire-part, des photos, d’autres commandes qui prolongent le dialogue que nous entretenons. Jamais je ne l’aurais soupçonné. »

Votre entreprise est-elle rentable ?

« La question qui peut tuer ! Au début, pas du tout, évidemment. Depuis deux ans, j’apprends la valeur des objets que je fabrique, ma propre valeur ajoutée, par rapport au matériau brut. Vous l’aurez compris, je ne vise pas une rentabilité au sens exclusivement financier du terme. J’ai besoin d’y mettre de l’humain. La beauté de l’exercice, c’est que tout est lié : la durabilité des relations qui s’instaurent avec ma clientèle, m’assure un fonds de commandes. Bien entendu, je continue d’être à l’écoute très attentive de tous les conseils que peuvent me donner les professionnels. »

Et après le 1er octobre ?

« J’ai pris un certain nombre de contacts nouveaux, toujours sous l’impulsion de ma coach. Je bondis de territoire en territoire. A la conférence de l’Organisation Internationale de la Francophonie à Bucarest fin 2017, j’ai rencontré la secrétaire générale de la CNUCED, la Conférence des Nations Unies sur le Commerce Et le Développement, qui s’est intéressée à mon projet. J’ai croisé d’autres femmes très inspirantes d’ONG comme Action contre la faim. Les liens que je tisse seront autant de pierres blanches sur mon chemin. Seule, on ne peut rien faire. Le plus surprenant, c’est que les rencontres se font par ricochets, et qu’au bout du bout, le projet avance dans sa réalisation. »

Vous concourrez pour le prix du meilleur ouvrier de France, vous retrouvez-vous dans ce masculin ?

« Quand j’ai découvert que le compagnonnage, mon idéal de formation, était réservé aux hommes, je ne me suis pas découragée. J’ai juste enragé contre cette injustice, et j’ai rebondi en me disant « ça ne se passera pas comme ça, avec moi ». A Anvers, le quartier des diamantaires est inaccessible aux femmes. C’est historique. Et si c’était une légende urbaine ? Chaque fois que je suis confrontée à ce genre d’état de fait, je me dis qu’il faut en parler le plus largement possible. Parfois, cela permet de dissoudre certains interdits murmurés et colportés depuis des temps immémoriaux sans qu’on se rappelle leur bienfondé, et qui ne survivent pas quand on les dit à haute voix. Toutes proportions gardées, c’est un peu comme avec les momies égyptiennes tombées en poussière quand les premiers explorateurs par méconnaissance les ont exposées au grand jour. Le fait est qu’énoncer une injustice inexpliquée et inexplicable suffit parfois à faire ressentir son aberration – plus personne n’ose s’en prévaloir. 

Je suis optimiste et ce ne sont pas des mots ! Par mon action, j’ai prise sur le réel et c’est tout ce que j’aime. Plus nous serons nombreux et nombreuses à développer des modes de fonctionnement plus éthiques, moins il y aura de place pour ceux qui piétinent ces valeurs fondamentales. »

Lucile Gubler, pour PWN Paris.

 

We use cookies to ensure you get the best experience on our website. Find out more here.

I accept cookies from this site